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Les résumés des interventions des participants au colloque sont regroupés par table ronde.

Table ronde 1

Micheline Frenette
Professeure agrégée
D
épartement de communication, Université de Montréal.

Les parents face à l'Internet:
une nécessaire appropriation

Introduction

Depuis plusieurs décennies, nous en avons appris beaucoup au sujet de la fréquentation des médias par les enfants, notamment sur la télévision et sur la manière dont celle-ci s'insère dans le cadre de la vie familiale (Caron, Frenette & Croteau, 1992). Or, une étude récente (Caron, 1999) du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias (GRJM) révélait que les jeunes font une utilisation croissante de l'Internet dont les possibilités de communication diffèrent radicalement des médias traditionnels. En effet, les enfants et les adolescents peuvent dorénavant, non seulement accéder en tout temps à une quantité considérable d'informations les plus diverses, mais également entrer en interaction avec un nombre impressionnant de personnes et de groupes à travers le monde. Les parents doivent donc se sentir compétents pour composer avec certains problèmes nouveaux spécifiques à l'Internet mais aussi pour en tirer profit et porter un jugement personnel éclairé sur cette technologie.

En pénétrant dans le 21e siècle, l'appropriation de l'Internet par les parents québécois devient donc un enjeu important pour trois raisons. D'abord, les parents ont la responsabilité de s'assurer que l'utilisation qui est faite des médias et de l'Internet dans leur foyer soit en accord avec leur projet de vie. Deuxièmement, on assistera à une intégration progressive de l'Internet à l'école de sorte que les parents devront développer une familiarité avec cette technologie pour accompagner efficacement leurs enfants dans leur projet scolaire. Enfin, les parents, comme l'ensemble des citoyens, sont susceptibles de trouver sur l'Internet des ressources en lien avec leur rôle dans l'unité familiale mais également avec d'autres aspects de leur vie personnelle et professionnelle.

À l'instar de Proulx (1988), j'entends par appropriation le processus par lequel les personnes et les groupes intègrent de manière créatrice et pertinente des éléments de cette culture technologique dans leur vie quotidienne. Ce symposium nous donne l'occasion de réfléchir collectivement aux modalités qui favoriseraient une telle appropriation et, du même coup, commencer à poser quelques jalons en ce sens. Dans cette optique, je vais d'abord contextualiser le phénomène en partageant quelques données sur la présence de l'Internet dans les familles québécoises. Ensuite, j'apporterai quelques informations susceptibles d'être utiles à quiconque désire initier ou prolonger une démarche d'appropriation de ce nouveau média.

L'Internet dans les familles québécoises

Selon une enquête commandée par le GRJM (Caron, 1999), on apprend qu'au printemps 1998, 32% des foyers québécois possédaient un micro-ordinateur et qu'on en retrouvait une proportion plus élevée dans les foyers anglophones du Québec, soit 45% comparativement à 32% dans les foyers francophones. Comme on peut s'y attendre, la scolarité est liée à la possession d'un ordinateur mais, fait important, la présence d'enfants l'est aussi. Ainsi, 44% des foyers où vivent des enfants possédaient un ordinateur alors que 28% seulement des foyers sans enfant en avaient un. Parmi les 32% possédant un ordinateur, près de la moitié avaient accès à Internet, soit 15% de la population québécoise. Fait significatif, le taux de branchement progresse tout autant en fonction de l'âge des jeunes au foyer de la manière suivante: 0-4 ans (33%), 5-11 ans (38%), adolescents (44%), 5-11 ans avec des adolescents (59%).

Cette même étude révélait que les adultes Québécois ayant accès à Internet depuis la maison y consacraient en moyenne près de 27 heures par mois; on notait toutefois une différence entre les francophones dont la moyenne se situait en deçà de 25 heures et celle des non-francophones qui dépassait les 32 heures. Ces données descriptives devront être complétées par des études plus poussées pour nous permettre d'expliquer ces différences. Fait plus important pour notre considération immédiate, on y apprend que, lorsqu'ils y ont accès, la majorité des jeunes n'hésitent pas à faire usage de l'Internet. Une moyenne de 7 jeunes sur 10 y avaient accédé dans la semaine précédant l'enquête. Par ailleurs, on observait un lien direct entre l'âge et le temps consacré à l'Internet puisque 54% des enfants de 5-11 ans y avaient navigué comparativement à 90% des adolescents. Contrairement aux adultes, il n'y avait pas de différence entre les enfants selon le groupe linguistique quant à leur utilisation de l'Internet. En d'autres mots, les enfants francophones et anglophones se ressemblaient davantage que leurs parents respectifs sur ce plan. On peut sans doute y voir le signe avant-coureur d'une culture technologique émergente que les chercheurs à travers le monde commencent à baliser (Sefton-Green, 1999).

Les études québécoises sur le phénomène d'Internet apparaissent progressivement (i.e., Pons, Piette, Giroux & Millerand, 1999) de sorte que nous obtiendrons éventuellement des données plus précises sur les préférences des jeunes québécois en matière de jeux vidéo et des autres contenus qu'on retrouve sur l'Internet. Il sera alors important de constater dans quelle mesure ils ressemblent ou non aux enfants américains qui, en 1996, affichaient les préférences suivantes en matière de jeux vidéo: violence fantaisiste (32%), sports (29%), divertissement (20%), violence humaine (17%), jeux éducatifs (2%) (www.reseau-medias.ca). L'âge spécifique des enfants y joue certainement un rôle, car cette même source nous apprend qu'en 1997 aux États-Unis, les moins de 7 ans utilisaient Internet principalement pour des motifs scolaires, les 8-11 ans pour des motifs de récréation et les adolescents pour des motifs de socialisation, c'est-à-dire qu'ils faisaient un usage plus intensif du courrier électronique et des groupes de discussion que les autres jeunes. D'ores et déjà, on peut constater sans surprise que l'encadrement des tout-petits est plus fréquent (mais pas nécessairement optimal) et que les modes d'appropriation de l'Internet sont multiples et en synchronisme avec la trajectoire de développement des jeunes.

Points de repères pour une appropriation

Des mesures pour favoriser l'appropriation de l'Internet par les parents seront encore plus nécessaires que dans le cas des médias traditionnels en raison de la quantité considérable des contenus et des options disponibles, ce qui au départ requière une gestion particulière, mais aussi en raison de la teneur des possibilités. D'une part, les contenus ne sont pas contrôlés à la source comme pour les médias traditionnels qui opèrent dans le cadre d'une règlementation connue. D'autre part, il devient possible d'interagir directement avec des individus, des groupes, des organismes, etc. que ce soit dans un but commercial, ludique ou autre, et ceci sans égard aux contraintes sociales ou physiques. Cette dimension seule aide à comprendre l'immense attrait qu'exerce l'Internet auprès des jeunes et en même temps, le défi posé aux parents soucieux de les suivre attentivement. Même si la technique permet de bloquer l'accès à certains sites, il s'agit d'un palliatif bien faible en regard de la débrouillardise des jeunes, et la véritable solution à long terme exigera un dialogue constant avec les jeunes.

Quelle que soit leur prise de position, les parents ne peuvent se permettre d'ignorer cette nouvelle donne du monde contemporain, mais contrairement à la télévision, tous ne possèdent pas le même niveau d'expertise pour y faire face. Les médias traditionnels répondent en partie à cette situation en proposant des chroniques, voire des émissions entières sur le sujet (i.e., Branché , SRC). De plus en plus de bons ouvrages sur la question sont aussi disponibles (i.e., Cantin, 1998; de Vailly, 1998; Papert, 1996). Pour faire le pont avec la pratique, des sites WEB (dont certains parmi les meilleurs sont énumérés à la fin) proposent aux parents des outils d'éducation critique aux médias, comprenant bien sûr, des ressources visant à faire connaître les nouvelles technologies comme l'Internet, moyennant une maîtrise minimale au départ. L'Internet offre d'ailleurs des avantages indéniables pour l'éducation aux médias en général: non seulement s'agit-il d'une source constamment accessible d'informations diversifiées mais d'un lien avec d'autres personnes, soit des experts ou des vis-à-vis, ouvrant ainsi la possibilité d'un réseautage et, il faut l'espérer, d'une plus grande participation citoyenne.

Conclusion

À l'heure où on envisage de plus en plus le transfert des services publics sur l'Internet et qu'on insiste sur la nécessité pour les jeunes mais également pour tout citoyen d'être "branché", il convient de s'interroger sur les meilleures façons de mettre à profit les possibilités nouvelles de ces moyens de communication tout en s'assurant que les besoins de l'ensemble des familles soient pris en compte et que celles-ci soient soutenues dans leur démarche d'appropriation. C'est pourquoi il nous semble important de soulever la question fondamentale de l'équité d'accès à Internet et d'insister sur la nécessité d'aménager des portes d'entrée publiques dans les institutions et ailleurs. Le récent programme gouvernemental d'accès aux ordinateurs et à l'Internet pour les familles québécoises s'inscrit certes dans cet objectif mais au-delà des considérations techniques et financières, il faudra également faire preuve de vision sociale. La perspective globale qui nous apparaît la plus prometteuse pour orienter l'intégration de l'Internet dans la société serait ni techno-optimiste ni techno-pessimiste mais plutôt interactionniste. Dans cet esprit, on peut envisager que les groupes et les individus vont s'approprier l'Internet d'une façon qui leur est propre mais aussi rapidement y contribuer eux-mêmes, participant de la sorte à la création d'un nouvel espace de communication.

Références

Cantin, J. (1998). Apprivoiser Internet. Montréal: Éditions Logiques.

Caron, A. H. (1999). L'environnement techno-médiatique des jeunes à l'aube de l'an 2000. Cahiers de recherche en communication. Département de communication, Université de Montréal.

Caron, A. H., Frenette, M. et Croteau, S. (1992). La famille et la télévision. Québec: Ministère des communications.

de Vailly, C. (1998). Pour jeunes Internautes seulement. Montréal: Éditions Logiques.

Papert, S. (1996). The Connected Family: Bridging the digital generation gap. Atlanta, GA: Longstreet Press.

Pons, C.-M., Piette, J., Giroux, L. et Millerand, F. (1999). Les jeunes Québécois et Internet. Québec: Ministère de la culture et des communications.

Proulx, S. (1988). Vivre avec l'ordinateur: Les usagers de la micro-informatique. Boucherville, Qc: Éditions G. Vermette.

Sefton-Green, J. (Ed.) (1998). Digital diversions: Youth culture in the age of multimedia. London: UCL Press.

Quelques sites Internet dédiés à la famille

RÉSEAU ÉDUCATION-MÉDIAS www.reseau-medias.ca
PETITMONDE petitmonde.qc.ca
ENFANCE POINT COM www.enfance.com
DIS PAPA! perso.wanadoo.fr/dit_papa
THE CONNECTED FAMILY www.ConnectedFamily.com
MAMAMEDIA www.mamamedia.com
FAMILY INTERNET familyinternet.com/frames.html
DAILYPARENT dailyparent.com KIDSCOM kidscom.com/
KIDSDOMAIN www.kidsdomain.com

 



 

Éric George
Chargé de cours, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

Chercheur au GRICIS-UQAM

L'utilisation de l'Internet comme mode de participation à l'espace public dans le cadre de l'AMI et au sein d'ATTAC

Le XXe siècle a été, entre autres, caractérisé par le large déploiement de plusieurs moyens de communication qui ont permis une telle croissance des échanges informationnels et culturels, du moins dans les pays les plus riches de la planète, que nos sociétés peuvent être de plus en plus caractérisées par la place prise par les pratiques de communication médiatisées grâce à des dispositifs techniques. Cette tendance a été accompagnée d'un nombre croissant de discours portant sur les relations entre les médias et la société, chaque innovation technique semblant induire des propos déterministes annonçant des conséquences présentées comme étant inévitables avant que des observations et analyses de situations concrètes infirment cette perspective. La fin du XXe siècle a été riche en matière de propos dithyrambiques avec le développement de l'Internet, celui-ci étant souvent présenté comme porteur de nombreux atouts, notamment autour du thème de la démocratie. À titre d'exemple, le " réseau des réseaux " a souvent été présenté comme un facteur expliquant largement la mobilisation de nombreux regroupements contre l'accord multilatéral sur l'investissement (AMI) présenté comme un nouveau recul de la sphère politique par rapport à la sphère économique.

Afin d'approfondir cette analyse sur le rôle de l'Internet dans le cas des discussions sur l'AMI, nous avons voulu, dans un premier temps, mettre en évidence les caractéristiques de l'espace public créé par les utilisations des services de l'Internet, notamment les listes de discussion et la Toile, à cette occasion, puis nous avons souhaité, dans un deuxième temps, voir dans quelle mesure ces utilisations contribuaient à renforcer le processus de démocratisation de nos sociétés.

Pour ce faire, nous avons mobilisé un certain nombre de concepts. À la suite d'auteurs comme Chantal Mouffe ou Philip Resnick, nous avons tout d'abord défini la démocratie comme un processus qui doit toujours viser à élargir la base des citoyennes et des citoyens susceptibles de contribuer aux affaires de la Cité, cette participation politique étant susceptible d'avoir un pouvoir " transformatif " sur les individus. Nous nous sommes aussi intéressé au concept d'espace public tel qu'il a été développé par Jürgen Habermas dans les années 60 puis trente ans après, ce qui nous a permis de constater que celui-ci porte toujours en lui cette double exigence d'expliciter les promesses inscrites au cœur de la citoyenneté moderne à travers l'émergence d'un être humain libre, rationnel et d'analyser la réalité effective de la vie en société à travers l'existence d'un être social largement déterminé. Concentrant plus spécifiquement notre attention sur les médias en tant qu'espace public, nous avons repris la catégorisation de Bernard Miège qui a distingué quatre formes d'espace public, depuis la presse d'opinion jusqu'aux relations publiques généralisées en passant par la presse à large tirage et la radiodiffusion. Alors qu'il estime que la dernière étape correspond à la mise en œuvre par les États, les entreprises et les institutions sociales, de véritables stratégies de communication visant à gérer le social, nous nous sommes également intéressé à la mise en évidence par Yves de la Haye puis par Michel Sénécal de trois logiques de communication de la part des trois macro-acteurs de nos sociétés, l'État, les entreprises et la société civile. Enfin, nous avons mobilisé un certain nombre de concepts issus de la sociologie des usages des techniques de l'information et de la communication (TIC), notamment ceux d'utilisation, d'usages (sociaux), d'appropriation (sociale) et d'interactivité suite aux travaux de Josiane Jouët, Gilles Pronovost, Serge Proulx et Yves Toussaint.

Ayant borné notre corpus à l'espace francophone, nous avons étudié un certain nombre de sites sur la Toile traitant de l'AMI, de celui du " Monde Diplomatique " à celui de l'Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens (ATTAC) en passant par ceux de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), du Ministère de l'économie et des finances de la France, du Ministère des affaires étrangères et du commerce international du Canada, du Congrès du travail du Canada (CTC), de l'Opération SalAMI et de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD). Nous avons aussi observé les échanges sur une liste de discussion " ATTAC-talk " tout en suivant l'évolution de deux autres listes, " Contrôle-OMC " et " liste-SalAMI " et analysé les réponses à un questionnaire envoyé à des participants et participantes à " ATTAC-talk ".

L'analyse des contenus consacrés à l'AMI sur la Toile nous a tout d'abord permis de retrouver certaines caractéristiques essentielles des logiques de communication traditionnelles propres à chacun des macro-acteurs de nos sociétés, à savoir la recherche du consensus de la part de l'État, celle de l'apolitisme de la part des entreprises et celle de l'opposition, de la confrontation de la part des regroupements issus de la société civile. Cette conclusion n'est guère étonnante lorsque l'on constate que la plupart des organismes auteurs des sites considèrent avant tout l'Internet comme un moyen de transmission directe d'informations sans médiation traditionnelle, voire comme un simple prolongement de leur politique générale de communication. On constate toutefois deux nouveautés typiques de la Toile : d'une part, la mise en place des logiques mentionnées ci-dessus se constate non seulement à la lecture des contenus, essentiellement textuels, mais aussi par l'établissement de liens hypertexte vers d'autres sites ; d'autre part, l'éventuel archivage de l'ensemble des propos tenus sur un sujet permet d'avoir accès à une perspective historique de l'événement qui peut elle-même être facilement comparée à la perspective d'un autre acteur social.

L'analyse des échanges sur la liste " ATTAC-talk " nous a permis de constater combien les questions de la place de la liste par rapport à l'association et du contenu pertinent de la liste étaient centrales et qu'elles concernaient in fine la problématique de l'identité, identité de la liste (par rapport à l'association) et identité de l'association (par rapport à d'autres regroupements). Nous avons aussi souligné le rôle central d'un modérateur ou d'une modératrice dans les débats les plus approfondis, ce qui a permis de se poser la question des pratiques démocratiques au sein même des discussions. Enfin, nous avons mis l'accent sur le rôle structurant de la technique qui peut d'ailleurs être un sujet de discussion à part entière.

Au-delà de ces analyses, nous nous sommes plus particulièrement intéressé au développement d'ATTAC, que d'aucuns présentent comme le modèle des nouvelles formes de mobilisation sociale. Nous avons alors constaté que l'histoire de l'association était à la fois très et peu liée à l'Internet. Historiquement, les lancements de la liste " ATTAC-talk " et du site sur la Toile ont été antérieurs à la création officielle de l'association. Toutefois, alors que certaines des activités, notamment à dimension internationale, utilisent largement les potentialités du " Net ", d'autres n'emploient cet outil que de façon marginale. Toutefois, nous avons pu constater au fil des mois une tendance générale à une appropriation sociale qui ne gomme pas pour autant toutes les inégalités.

Plus généralement, nous nous sommes interrogé sur certaines caractéristiques de l'espace public créé par les utilisations de l'Internet : celui-ci est-il avant tout de dimension internationale ou d'autres niveaux, local, régional, national, s'avèrent-ils aussi pertinents ? quels sont les liens entre cet espace public et d'autres espaces publics liés à d'autres pratiques médiatiques ou plus largement culturelles ? L'établissement d'un espace public fondé sur les échanges témoigne-t-il ou contribue-t-il à la formation de véritables réseaux sociaux ?

Enfin, afin de voir dans quelle mesure les utilisations de l'Internet contribuent à la démocratisation de nos sociétés, il importe de suivre avec attention le rôle qu'elles pourraient tenir dans la reconfiguration de l'articulation entre les trois composantes de l'organisation politique présentées ainsi par Cornelius Castoriadis : l'oïkos, autrement dit la maison, ce qui relève de la vie privée ; l'agora, l'endroit où les individus se rencontrent, échangent, forment des associations, ce que l'on nomme souvent la société civile ; l'ecclesia, le lieu où s'exerce le pouvoir politique en tant que tel. Il convient aussi de replacer ces utilisations dans le cadre plus général des pratiques fondées sur la logique de la gratuité alors que nos sociétés sont de plus en plus caractérisés par le processus de marchandisation, à tel point que Serge Latouche parle d'omnimarchandisation du monde.

Anne-Marie Gingras
Professeure

Département de science politique, U
niversité Laval.

La démocratisaton d'Internet:
logiques sociale et politique

Réfléchir à la démocratisation d'Internet exige qu'on analyse tous les morceaux du " puzzle " que constitue le changement en matière technologique. Celui-ci ne se comprend qu'en fonction de l'action conjuguée de quatre logiques : la logique technique qui correspond aux avancées technologiques, la logique sociale qui renvoie à l'usage concret que font les utilisateurs et les utilisatrices d'Internet, la logique économique qui fait référence aux conditions d'implantation et de développement d'Internet et la logique politique qui correspond à la dynamique du pouvoir entre la société civile et l'État. Ma présentation consistera à exposer quelques éléments de réflexion concernant la logique sociale et la logique politique.

Ces deux logiques ne peuvent pas être " pensées ", étudiées " seules "; la plus fructueuse méthode d'analyse consiste à les évaluer en regard d'une double démocratisation : d'abord de la société civile (logique sociale) et aussi du système politique (logique politique). Que faut-il changer, moderniser, inventer ou jeter aux orties? Par exemple, notre culture politique valorise-t-elle l'engagement militant? Est-il réaliste d'essayer d'éliminer ou de minimiser certaines habitudes culturelles (comme l'habitude d'être gouvernés à la manière du " Meilleur des mondes ")? Doit-on penser la logique sociale en termes d'individualisme méthodologique? Ou la logique sociale à " privilégier " devrait-elle plutôt être celle des groupes militants qui ont des objectifs politiques progressistes et une vision de l'engagement politique en porte-à-faux avec celle du pouvoir? Que faut-il ajouter à l'action militante cybernétique pour transcender l'action traditionnelle? Mis à part le réseautage facilité, quel effet catalyseur peuvent bien avoir les réseaux électroniques?

La logique politique est elle aussi à questionner… La démocratie suppose qu'entre la société civile et l'État existe un certain type de rapports fondés sur l'engagement et la confiance. Quel est l'ouverture réelle de l'État face à ses citoyens et ses citoyennes? Y a-t-il une volonté politique d'augmenter la participation avec les réseaux électroniques? La recherche du consensus/consentement se fait-elle par la persuasion (et la politique spectacle) ou la mise au jour des conflits sociaux? Quel rôle les communications électroniques jouent-elles dans cette recherche du consensus/consentement? Comment le contact cybernétique s'insère-t-il dans le plan gouvernemental de communication?

La démocratisation d'Internet signifie bien davantage qu'un large accès aux réseaux électroniques. Elle exige une profonde remise en cause du fonctionnement de la société civile et du système politique. Peut-on parler alors de " révolution culturelle "? Et y a-t-il un terreau fertile à ce type de changements?

 

Ginette Richard
directrice adjointe à Communautique

Le monde communautaire et Internet: des expériences, des enjeux, des défis et une certaine lucidité

Depuis quelques années, l'appropriation de la télématique par les groupes communautaires du Québec s'est opérée à un rythme accéléré : les groupes se sont engagés, ils se sont formés, ils tentent d'intégrer Internet à leur travail quotidien, ils développent des projets, ils s'interrogent et réfléchissent sur la façon de lier ces nouveaux développements à leur mission et à leurs services tout en leur gardant une dimension humaine. De nouveaux groupes communautaires sont nés avec pour mission spécifique l'appropriation sociale et démocratique des technologies de l'information et de la communication (TIC). À partir de l'expertise acquise par Communautique au fil des ans à sillonner le Québec pour offrir des activités de formation aux organismes communautaires afin de soutenir l'appropriation des TIC, et munis également des résultats d'une vaste enquête sur l'appropriation des TIC menée auprès de plus de 450 groupes du Québec, il apparaît important à ce moment-ci, de soutenir la réflexion sur les enjeux et les défis reliés à cette l'appropriation. Communautique constitue également un lieu d'expérimentation de l'accès public aux TIC. Du Café Communautique, en passant par le projet courrier.qc.ca, au projet Inforoute - points d'accès - Initiation de la population, l'accès public a été au cœur de sa mission.

Le projet Inforoute-points d'accès - Initiation de la population : un exemple de la forme que peut prendre l'accès

Depuis le printemps 2000, Communautique s'est engagé dans un projet à la fois vaste et à la fois modeste, le projet Inforoute - points d'accès - Initiation de la population. Ce projet consiste à mettre en place et animer 50 points d'accès à Internet dans 50 groupes communautaires à travers le Québec. Chacun de ces points d'accès est constitué d'un poste installé dans les locaux d'un groupe communautaire où, trois fois par semaine, un animateur ou une animatrice offre à deux personnes une activité d'initiation à Internet et au courrier électronique. Ainsi, des équipes de deux animateurs, préalablement formés par Communautique, parcourent leur région ou arrondissement afin d'animer des activités d'initiation aux TIC.

Au cours de ces activités, des personnes n'ayant jamais touchées à un ordinateur se voient initiées à l'informatique suffisamment pour être en mesure de naviguer sur Internet et d'utiliser le courrier électronique. Après quelques semaines, une dynamique s'installe, ces personnes nouvellement initiées acquièrent plus de confiance en elles et souhaitent partager de nouveaux intérêts. Le groupe lui-même se voit considéré autrement par les organismes de son milieu se voyant reconnu pour l'expertise et cette ressource qu'il a développées. De plus, de nouveaux réseaux se créent de groupes intéressés à maintenir ces nouvelles ressources, à multiplier ces expériences, à partager l'expertise et à se doter de ressources en commun. L'accès public prend ainsi tout son sens, intégré à l'action et au quotidien des groupes communautaires, rejoignant ceux et celles jusque là exclus de ces profonds changements .

Favoriser l'accès : une volonté largement partagée

Face aux technologies de l'information et de la communication, les groupes participants aux ateliers de discussion réalisés lors de l'enquête sur l'appropriation des TIC ont souligné à maintes reprises qu'ils veulent mettre les TIC à contribution dans leur lutte contre l'exclusion en permettant aux personnes qui fréquentent l'organisme de bénéficier, elles aussi, du potentiel offert par les TIC.

À cet égard, les résultats de l'enquête sont fort éloquents. Ainsi, plus de la moitié des répondants (53,5 %) affirment mettre leurs équipements à la disposition des personnes qui fréquentent l'organisme. Par ailleurs, 62 % des répondants indiquent qu'ils souhaitent développer un point d'accès public. Dans les régions du Saguenay / Lac St-Jean, de la Mauricie, du Bas St-Laurent et de l'Estrie, ce désir exprimé atteint entre 72 à 80 % des répondants.

Une condition de base pour un accès démocratique, les équipements, les ressources et les services adéquats.

Or, au Québec, cette condition est loin d'être remplie pour bon nombre d'organismes communautaires et de citoyens et citoyennes à faible revenu. Il s'agit là donc d'un défi inévitable auquel bon nombre d'acteurs doivent d'abord se consacrer pour permettre l'appropriation des TIC.

Plusieurs moyens ont déjà été mis en place pour favoriser l'accès. Le gouvernement fédéral a développé différents programmes, entre autres, VolNet qui vise à brancher le secteur bénévole et le Programme d'accès communautaire soutenant la création de points d'accès publics. Le Québec de son côté, par différents programmes, a permis à des groupes communautaires de s'équiper et de réaliser certaines expériences novatrices. De plus, il a lancé son programme Brancher les familles et a encouragé l'accès via les bibliothèques publiques.

Cependant, les citoyens et citoyennes à faibles revenus demeurent laissés pour compte. Les ressources qui permettent un accès public gratuit ainsi que la formation nécessaire pour favoriser une appropriation réelle demeurent très rares.

Les groupes communautaires ont largement manifesté leur volonté de favoriser l'accès aux TIC et d'en faire des outils pour l'action communautaire. Il ne manque que le soutien et les ressources adéquates pour aller de l'avant.

 

   

Table ronde 2

Milton Campos
Professeur invité
Département de communication, Université de Montréal

La construction conceptuelle et notionnelle des connaissances : communautés logiques et de pratique

On parle souvent de révolution Internet mais les conséquences de ce nouveau champ d'interaction sociale ne sont pas, à notre avis, bien comprises. Nous voulons dans cette table ronde vous présenter une réflexion concernant un aspect de cette révolution : les nouvelles frontières de la connaissance, ouvertes grâce à la possibilité de la collaboration réflexive et du partage symbolique des pensées et des cœurs.

La connaissance a deux champs bien déterminés et, jusqu'à un certain point, complémentaires : le champ des structures conceptuelles et le champ des structures notionnelles (Grize, 1996). La connaissance conceptuelle est celle des scientifiques, capable d'arriver à des vérités provisoires logiquement structurées. Nous parlons ici des structures de pensée construites à partir des axiomes dont les conclusions en découlent logiquement et où le langage naturel n'a qu'un rôle de soutien. La connaissance notionnelle est construite dans l'échange communicationnel, psychologiquement et socialement déterminé, sans vérité scientifique, mais des interprétations du vécu plus ou moins passibles d'être acceptées par les interlocuteurs comme pertinentes. On ne peut pas parler ici d'une nécessité logique, mais d'une nécessité découlant des croyances, culturellement et psychologiquement déterminées dans un vécu (Varela, 1996). Ces deux champs de connaissances sont complémentaires car le premier ne peut généralement pas, être communiqué avec les instruments du deuxième.

L'évolution technologique médiatisée par ordinateur a rompu les limites de la communication médiatique imposées aux actions des sujets incapables de répondre directement aux stimulus sémiotiques des émissions. Les réponses indirectes existaient, bien sûr, mais sa vérification scientifique était toujours objet des limites évidentes. Aujourd'hui, le réseau des réseaux a viabilisé la réponse communicative directe aux stimulus mais il a donné, surtout, la condition technologique de masse de l'exercice social de la plus humaine des habiletés : la recherche symbolique. La recherche symbolique est le trait visible d'une qualité cognitive qui nous distingue des animaux : l'intentionnalité médiatisée par la pensée, moteur de l'intelligence. La société Internet est la société de la recherche symbolique, de l'intelligence collective (Levy, 1990). Nous vivons une époque de l'épopée humaine dans laquelle la technologie médiatise l'humanité de chacun par le moyen de la recherche virtuelle d'une identité sociale fondée sur des temps et des espaces mentaux virtuellement construits. C'est l'époque de la recherche virtuelle de satisfaire des besoins psychologiques les plus fondamentaux : des fantaisies de la sexualité (comme le démontrent les hauts niveaux de visites des sites pornographiques), et du partage des univers symboliques.

Nous voulons nous attarder sur les phénomènes du partage et de la recherche intentionnelle liés aux besoins d'échange communicationnel dans un monde où la solitude, la construction des connaissances et l'échange collaboratif de pensées et de cœurs ont trouvé un nouveau monde de possibilités de remplissage des besoins humains. Le centre de ce phénomène est la technologie Internet qui s'appelle " systèmes de forums ". Malgré les limites évidentes de cette technologie, objet de discussions et de suggestions de réforme (Campos, 1998; Campos, in press), les systèmes de forums sont responsables d'un nouveau phénomène communicationnel où le caractère fondamental de la " recherche ", dont nous avons parlé en haut, n'est pas le " screening " des possibilités de visites ailleurs dans l'immensité extraordinairement humaine de la toile, mais celui de la recherche du sens collectif et de la découverte partagée dans un cadre social démocratique. De plus, il faut remarquer que le caractère multimédia des environnements informatiques extrapole les limites explicatives des théories actuelles de la communication en créant le besoin de situer l'intentionnalité de la recherche dans ce nouveau contexte du développement social humain.

Nous distinguons deux grands types des communautés virtuelles, soit synchroniques ou asynchroniques : les communautés logiques et les communautés de pratique (Benoit, 1999). Elles correspondent, respectivement, aux connaissances scientifique et populaire. Cependant, il faut reconnaître que les limites entre la première et la deuxième ne sont pas évidentes car le langage naturel, comme nous avons déjà remarqué, ne permet pas la formalisation logique. Il faut toujours remarquer le caractère flou et inter-pénétrant des frontières entre ces deux genres généraux de collectif humain virtuel.

Les communautés logiques sont les collectifs scientifiques où le partage virtuel des connaissances répond aux besoins de formulation des hypothèses capables de fournir des explications sur le réel passibles de vérification empirique et de formalisation logique. Ces communautés arriveront à un niveau plus ou moins formel selon le langage choisi pour expliquer le réel (la logique, la mathématique, la langue, les langages figuratifs, etc.).

Les communautés de pratique sont les collectifs populaires où le partage virtuel des connaissances répond aux besoins d'établissement du sens, capables de fournir des explications sur le vécu et des anticipations par rapport à ce qu'on vivra. Ces besoins sont passibles de promouvoir, grâce à la collaboration, un partage solidaire de connaissances qui s'exerce dans des contextes de négociation de significations et de construction d'identités collectives. Parmi les communautés de pratique, nous trouvons les communautés professionnelles (organisations publiques et privées), d'apprentissage (organisations du système scolaire), de création (organisations liées à industrie de l'entretien, du divertissement, et du domaine artistique), d'action (groupes d'intervention dans la société) et des "scribes contemporains" (organisations de constitution du codage et du développement des structures informatiques.

Il nous semble fondamental de comprendre le phénomène de constitution des communautés virtuelles pour expliquer le rôle des nouvelles technologies dans le dessin de la société humaine contemporaine. Nous sommes engagés dans le développement des méthodologies scientifiques capables d'accéder à ce phénomène de la façon la plus rigoureuse possible (dans les limites floues qui nous posent le langage naturel) et la formulation des théories de la connaissance multimédia capables de l'expliquer.

Références

Benoit, J. (1999). De la communauté d'apprentissage à la communauté de pratique en ligne : une réflexion prospective et la construction d'un modèle de design polyvalent pour des fins d'apprentissage et de travail. (Mémoire de maîtrise). Université Laval, Département d'études sur l'enseignement et l'apprentissage.

Campos, M. N. (1998). Conditional reasoning: A key to assessing computer-based knowledge building communication processes. Journal of Universal Computer Science [online serial], 4 (4), 404-428, voir: http://www.iicm.edu/jucs_4_4/conditional_reasoning_a_key/paper.html (21 octobre, 1999)

Campos, M. N. (in press). The hypermedia conversation: reflecting upon, building and communicating ill-defined arguments. Interactive Multimedia Electronic Journal of Computer-enhanced Learning [online serial]

Grize, J.-B. (1996). Logique et langage. Paris: Ophrys.

Levy, P. (1990). Les technologies de l'intelligence. L'avenir de la pensée à l'ère informatique. Paris : Éditions La Découverte.

Varela, F. J. (1996) Invitation aux sciences cognitives. Paris: Éditions du Seuil.

 



James Crombie
Professeur,
Université Sainte-Anne, Nouvelle-Écosse.

Sectes et antisectaires
dans le cyberespace

Parmi les communautés qui ont vu le jour, ou qui se sont renforcées grâce à l'Internet, il faut mentionner les ex-adeptes désenchantés et les victimes de groupes qualifiés de " sectes " par leur détracteurs -- et de " nouveaux mouvements religieux " par leurs défenseurs.

Cette présentation évoquera entre autres l'histoire turbulente du célèbre groupe de nouvelles alt.religion.scientology et du célèbre CAN (Cult Awareness Network, qui a fait faillite et qui a été pris en main par ses opposants) -- ainsi que les enjeux juridiques, sociaux et religieux de ces développements. Elle proposera également une taxinomie des sites, des listes de diffusion et des groupes de nouvelles qui doivent leur existence au phénomène sectaire.

On y trouve un peu de tout : instances gouvernementales de diverses sortes, groupe d'autodéfense des victimes, présence et contre-attaque des groupes visés, etc. Cette taxinomie est d'autant plus problématique que, dans le cyberespace encore plus que dans d'autres contextes, si c'est possible, les apparences sont souvent trompeuses et tout n'est pas ce qu'il paraît ou ce qu'il prétend être.

 

Catherine Légaré
Étudiante au doctorat en psychologie,
Université du Québec à Montréal.

Internet, une nouvelle tribune pour des rapports sociaux déjà existants: illustration à partir du cybermentorat

Internet, avec ses particularités, dont l'anonymat, l'absence de contraintes de temps et d'espace et la diminution des différences individuelles perceptibles, apparaît comme un terrain propice à la création de communautés de toutes sortes. Notamment, des forums de discussion thématiques; des groupes dont le but est l'entraide, le soutien ou l'apprentissage informel; des sites présentant des contenus d'information, de formation, de prévention ou d'intervention disponible gratuitement (ou non) sur le Web, etc. Le Net semble un terrain favorable à la confidence, à l'intimité et à l'altruisme. Certains y voient un espace où peuvent se développer de nouveaux liens sociaux, un espace où on peut recoudre le tissus social effrité dans la " vie réelle ". Un lieu où les relations intergénérationnelles sont facilitées, où les gens marginalisés peuvent s'exprimer. Internet voit également naître des communautés d'entraide ou de soutien initiées et structurées par des professionnels : tutorat scolaire, groupes de soutien virtuels ou services de consultation professionnels.

Le cybermentorat

Comme exemple de ce nouveau type de ressource communautaire citons les programmes de cybermentorat. Le cybermentorat est une relation de mentorat menée par le biais l'utilisation des technologies de l'information. Dans la plupart des cas, on utilise le courrier électronique, le forum de discussion ou le chat comme outil de conversation.

C'est le cas d'Academos (http://www.academos.qc.ca), un programme de cybermentorat qui permet à des étudiants de développer une relation avec un adulte actif dans le monde du travail. Ces adultes, prêts à partager leur expérience professionnelle, peuvent aider les étudiants à clarifier leurs objectifs de formation et de carrière. Le mentorat permet aux jeunes de tisser des liens profonds et durables avec des adultes bénévoles, autres que leurs parents, qui partagent des intérêts communs avec eux. Les adolescent y gagnent une vision plus réaliste du monde du travail, des conseils et des informations pratiques auxquelles ils n'ont pas accès dans leur environnement immédiat. Quant aux mentors, ils en retirent la satisfaction de contribuer à la génération montante grâce à l'expérience et aux connaissances qu'ils ont acquises au fil des ans. Dans certains cas, ils remettent ce qu'ils ont reçu d'un mentor à l'aube de leur carrière, ou bien l'inverse; ils donnent le soutien qu'ils n'ont pas eu alors qu'ils étaient de jeunes adultes.

Le cybermentorat, de nouveaux rapports sociaux?

Fondamentalement, non. D'ailleurs, le cybermentorat est fortement inspiré du mentorat déjà fort populaire dans le monde de l'éducation et dans l'entrepreneurship. Avec le cybermentorat, c'est dans la forme que le mentorat change. Les objectifs de développement que l'on désire atteindre avec le cybermentorat sont les mêmes qu'avec le mentorat. Les mentors sont guidés par les mêmes intentions. Le développement du cybermentorat va plutôt de pair avec les changements sociaux que nous vivons actuellement. Les être humains ont besoin d'être en contact pour évoluer, or que faire lorsqu'on ne trouve pas les ressources dont nous avons besoin dans notre entourage? Lorsqu'on " télétravaille " pour une entreprise à partir de la maison? Ou lorsqu'on apprend dans une école virtuelle? L'Internet donne donc une nouvelle tribune à des rapports déjà existants.

Autrement, le cybermentorat exploite un nouveau médium et il tente de minimiser des difficultés couramment rencontrées dans un contexte traditionnel, les plus importantes étant :

1. La résistance des professionnels à s'engager dans un programme de mentorat souvent à cause de leurs horaires variables et chargés.

2. Les difficultés d'organiser des rencontres à l'intérieur des programmes de mentorat, reliées aux horaires incompatibles entre mentors et mentorés;

3. Les problèmes reliés à l'éloignement géographique qui rendent les relations difficiles à maintenir;

4. L'écart dans le statut professionnel ou certaines caractéristiques sociales (âge, éducation, sexe, statut socio-économique, etc.) pouvant faire obstacle à la création d'un lien.

Qu'est-ce qui est différent alors avec le cybermentorat?

Forcément un changement de moyen de communication entraîne des différences. En voici quelques-unes qui s'appliquent au cybermentorat ainsi qu'aux autres formes d'entraide ou de soutien virtuel:

1- L'asynchronie caractéristique des communications électroniques permet la création d'un environnement de communication flexible et indépendant du temps et de l'espace. Le cybermentorat permet d'étendre les opportunités de mentorat à des personnes qui autrement trouveraient les coûts associés à l'investissement de temps trop élevé, qui n'auraient pas le temps de s'impliquer dans une relation de mentorat ou qui seraient dans l'impossibilité d'y avoir accès. Le rapport au temps change également à cause de l'asynchronie. Contrairement au mentorat traditionnel où les rencontres ont lieu à intervalles réguliers, on remarque que la fréquence et la durée des relations de cybermentorat sont variables. Ainsi, certaines dyades échangent 12 messages à l'intérieur de la même journée, …d'autres en 12 semaines.

2- Le cybermentorat profite des avantages associés à l'anonymat des communications électroniques. On note une atténuation des différences perçues liées à des facteurs tels le statut social, la race, la situation socio-économique ou l'âge avec l'utilisation du cybermentorat. En dissimulant ces différences, qui lorsque plus évidentes, risquent gêner la communication entre le mentor et le mentoré, le cybermentorat permettrait, dans certains cas, de faciliter les premiers contacts.

3- Les échanges se déroulent par écrit. Malgré que la communication écrite soit souvent décrite comme appauvrie comparativement aux rencontres en personne ou au téléphone, il semble qu'à moyen terme cela ait peu d'impact . Sur Internet, les relations interpersonnelles sont communes et elles évoluent naturellement en fonction du temps et de l'expérience des individus dans un environnement virtuel. Lors d'études terrain portant sur des communautés d'entraide virtuelles, on a observé des commentaires servant à exprimer le soutien, l'empathie, l'acceptation, de l'aide à la résolution de problème et des sentiments positifs, soit des éléments que l'on retrouve habituellement dans les groupes de soutien. Ainsi, Academos, s'est révélé être un service où les étudiants peuvent poser des questions par rapport aux carrières qui les intéressent, où ils peuvent partager leurs inquiétudes par rapport à leur avenir professionnel. Les mentors encouragent les jeunes, les écoutent, leur donnent de l'information utile, permettant aux jeunes de se représenter concrètement le vécu dans un milieu professionnel.

Et maintenant…

Quelles compétences (sociales, techniques) faut-il développer pour profiter d'une relation de mentorat virtuelle ou du soutien d'autres personnes dans un contexte virtuel? Quels rôle peuvent jouer les intervenants, les chercheurs? Comment les intervenants peuvent-ils faciliter l'évolution et le succès de ces communautés?

 

Mario Poirier
Professeur de psychologie,
Télé-université.

Internet et le souci de l'autre :
les cyber-relations et les communautés virtuelles d'entraide

Internet n'est-il qu'une immense " médiathèque " ou ce réseau permet-il de nouvelles formes de rapports individuels et sociaux? Le désir d'utiliser Internet pour la communication interpersonnelle est l'une des principales raisons conduisant les gens à faire l'achat des équipements nécessaires et à s'abonner à un serveur. L'étude de 1998 du CEFRIO indique que 87% des internautes naviguent à des fins personnelles, et que deux internautes sur cinq sont des adeptes de la communication en réseau (utilisant IRC ou ICQ, principalement). Aux États-Unis, la société Intelliquest a demandé en 1997 à des adultes qui ne sont pas abonnés à Internet ce qui les conduirait à se brancher au foyer. Les raisons les plus fréquemment mentionnées sont de permettre à leurs enfants d'accéder à du contenu éducatif (66%), de communiquer avec d'autres personnes (60%), de s'informer sur des sujets d'intérêt (57%) et de glaner des informations utiles pour le travail (54%). Pour les adultes, la communication virtuelle prend donc le pas sur ce qu'on croit souvent être la fonction première d'Internet: naviguer sur le Web.

Internet, loin d'être un univers froid et déshumanisé est un véritable " moteur de rapprochement ", une zone d'échange très investie, un voisinage délocalisé et pourtant fondateur de rapports sociaux. De plus en plus de gens se " rencontrent " par Internet et des relations très investies - de travail, d'amitié, d'amour, d'action sociale - s'y développent. Ces cyber-relations peuvent certes donner naissance à des déceptions, parfois à des mésusages, mais elles sont aussi porteuses d'un énorme potentiel pour briser l'isolement et introduire de nouveaux liens significatifs dans le quotidien. Un aspect quelque peu mystérieux de la cyber-relation est qu'elle ne se fonde pas sur un nombre suffisant d'indices sensoriels pour qu'on puisse rapidement se faire une idée juste de l'interlocuteur. Ce qui reste dans l'ombre, dans l'inconnu, est peuplé de notre propre imagination, de nos attentes affectives, de nos schèmes cognitifs, de nos attributions, et de notre propre désirabililté sociale. L'autre n'est pas quelqu'un de complètement différent de soi mais une représentation à la croisée entre ce qu'il est et ce que nous sommes. L'espace psychologique ainsi ouvert peut permettre de fascinantes explorations et la possibilité d'atteindre rapidement un degré élevé d'intimité, de spontanéité, de profondeur affective. Dans la vie de tous les jours, nos représentations sont confrontées aux contacts présenciels que nous avons. Elles sont sans cesse " corrigées " par ces contacts. Dans la relation virtuelle, l'autre nous échappe davantage, au point parfois de ne pas avoir d'idée précise sur sa simple apparence physique.

Internet permet d'expérimenter de nouvelles formes d'entraide communautaire avec des personnes qui, autrement, ne se rencontreraient probablement pas. A titre d'exemple, des chercheurs de Dalhousie (Nouvelle-Écosse) ont installé gratuitement en 1996 un ordinateur et Internet au domicile de 42 mères monoparentales, isolées socialement. Ils ont ensuite mis sur pied une téléconférence disponible durant 6 mois, 24 heures sur 24, visant à favoriser l'entraide entre ces femmes. Les résultats indiquent que les 42 sujets ont utilisé 16,670 fois le réseau durant ce temps, soit une moyenne de 397 fois par personne. L'analyse de contenu des messages indique que 98% des messages étaient d'une tonalité positive, chaleureuse, empathique. La majorité des messages offraient un soutien affectif et informationnel tangible. Les chercheurs ont trouvé que 56% des échanges étaient principalement axés sur l'expression émotionnelle, les mères abordant aisément les problèmes les plus personnels: leur isolement social, les conflits avec les ex-conjoints, les difficultés avec les enfants. Ils ont également trouvé que les participantes avaient, de façon statistiquement significative, développé des relations interpersonnelles positives dans ce cadre. Enfin, des mesures pré et post-test du stress parental indiquent que les mères qui ont le plus participé au projet étaient dans l'ensemble moins stressées que les mères qui y ont le moins participé.

Les groupes d'entraide virtuelle fonctionnent fondamentalement de la même façon et offrent les mêmes activités que les groupes d'entraide en face à face : ils sont utilisés à des fins de soutien social, de transmission d'information, de partage d'expérience. Cependant, l'entraide communautaire virtuelle est davantage contrôlée par les membres eux-mêmes que dans le cas de l'entraide communautaire traditionnelle. En effet, les professionnels y sont moins présents et la gestion est réduite au minimum (pas de local, pas d'équipement, pas d'employés). L'essentiel prédomine : la communication et le soutien. Cette réappropriation des pratiques d'entraide par les usagers est peut-être l'un des aspects les plus intéressants de ces communautés virtuelles. Elle joue un rôle certain dans un sentiment croissant d'empowerment des clientèles. Ainsi, Sharf a fait en 1997 l'étude d'un groupe d'entraide virtuelle pour des femmes atteintes du cancer, le " Breast Cancer List ". L'auteur observe que l'entraide virtuelle contribuait à motiver ces personnes et à les mobiliser dans leurs démarches médicales. Les participantes apprenaient à se prendre en main, s'impliquaient davantage dans leur traitement, posaient davantage de questions aux spécialistes.

On peut résumer ainsi les avantages de l'entraide virtuelle:

a) la possibilité de communiquer avec des personnes vivant des problèmes similaires, au-delà des limites géographiques et sociales habituelles; b) le faible coût économique de ce service;c) la possibilité de communiquer de façon synchrone ou asynchrone, au gré de la disponibilité, des goûts et des besoins de chacun; d) l'étiolement des " marqueurs de séparation sociale " (cf. âge, provenance ethnique, apparence physique) ce qui favorise une certaine liberté face aux préjugés sociaux; e) l'accès à un grand nombre d'opinions et de points de vue différents; f) la protection que donne un certain anonymat et la désinhibition sociale qui en résulte; g) la possibilité qu'a la personne d'être aidée mais aussi de jouer un rôle valorisant de personne aidante dans le contexte d'entraide.

Au plan de la recherche, beaucoup de questions restent cependant encore en suspens : L'entraide virtuelle est-elle pour tout le monde ou est-elle surtout utile à certains types de personnes? Ce moyen d'action peut-il contribuer à améliorer la prévention en santé dans tous les domaines? Faut-il cibler davantage certains types de problèmes dans l'usage de l'entraide virtuelle? Enfin, quels sont les mécanismes en jeu dans les pratiques d'une entraide dynamique et satisfaisante pour les participants?

 

   

Table ronde 3

Ollivier Dyens
Professeur-adjoint
Département des études françaises, Université Concordia.

Le savoir Internet
n'existe pas encore...

Le savoir Internet n'existe pas encore. Sur Internet, nous semons, cultivons puis récoltons le savoir de façons linéaires comme s'il était le geste de l'agriculteur plutôt que la graine et la terre qui s'enchevêtrent pour donner le fruit.

De très nombreux auteurs contemporains, de Gilles Deleuze à Kevin Kelly en passant par Pierre Lévy et Roy Ascott, nous ont pourtant clairement démontré que ce savoir grandit, s'épanouit puis mûrit horizontalement plutôt que verticalement, par rhizomes, symbioses, contaminations et absorptions plutôt que par individualité et linéarité.

Mais encore et toujours, nous utilisons Internet d'une façon livresque, y plaquant des textes et y lisant des pages, imposant encore le mot comme matériau de base, prétendant y découvrir une nouvelle modernité grâce à une utilisation timide de termes mal exploités et mal compris, tels hypermédia et interactivité, push et pull technology.

Le savoir Internet ne répond pas à des structures classiques car c'est dans l'ondoyance qu'il se love. C'est dans la mouvance qu'il se multiplie. C'est dans la transparence qu'il s'épanouit. Le savoir Internet n'approfondit pas les connaissances, il les dissémine telles d'innombrables poussières qui couvrent les lieux et les temps. Le savoir Internet n'existe pas afin de rendre le monde humain plus clair. Le savoir Internet ne parle que du monde homme/machine et ce n'est qu'à travers la lentille de ce monde que nous pouvons le comprendre.

Nous accusons les étudiants de nos écoles et universités de faiblesse intellectuelle, de manque de méthodologie, de pauvreté culturel. Je crois plutôt que ces étudiants baignent déjà dans un savoir nouveau, dans des structures d'apprentissage et de connaissance nouvelles, des structures favorisant le glissement plutôt que l'approfondissement, la multiplication plutôt que la construction, la production plutôt que la reproduction. Nos étudiants existent et s'épanouissent déjà dans et à travers un savoir inédit. À nous de le reconnaître et de le cultiver.

 



Réal Gingras
Professeur, ressource en TIC à l'école Félix-Leclerc.

Internet et la nouvelle pédagogie

Le colloque aborde les enjeux sociaux d'Internet, mais il faut aussi parler de la nouvelle pédagogie : c'est-à-dire l'interconnexion de plus en plus étroite entre l'école et la maison et la possibilité pour les parents, les élèves et les profs d'être en constante relation via le réseau.

Mais qu'en est-il exactement et comment cela se passe-t-il sur le plan quotidien? Comment la réalité sociale et pédagogique recoupe-t-elle les enjeux de l'énoncé du colloque? Que se passe-t-il vraiment à l'école électroniquement et comment la réforme remet-elle en question la vieille approche mécanique de l'école ?

J'aborderai les points suivants :

- ce que je fais;
- mon rôle dans l'école;
- ma tâche dans l'école;
- ma tâche en ligne;

- le choc entre la pédagogie traditionnelle et la nouvelle pédagogie;
- les effets sur les enfants, les profs, les parents et l'école;

- les transformations qui s'amorcent;
- la rémunération de la tâche en fonction de cette nouvelle pédagogie;
- les parrallèles entre l'approche mécanique toujours bien présente et l'approche électronique;
- les archaïsmes encore bien présents, même à l'université;
- l'archaïsme de la convention collective;
- l'écart entre les élèves et les profs en regard de l'approche réseau;
- la méconnaissance du langage universel : l'ascii, le html et ses extensions, et tous les standards qui permettent aux machines de communiquer entre elles quelque soit le système.

 

Jacques Lajoie
Chercheur et professeur, D
épartement de psychologie,
Université du Québec à Montréal.

Le savoir à l'ère d'Internet:
les moteurs de recherche sont le moteur de la révolution

La révolution Internet est particulièrement virulente dans deux domaines de l'activité humaine, la socialisation et l'acquisition du savoir. Depuis que les ordinateurs communiquent entre eux, la socialisation en ligne est devenu le phénomène le plus marquant de l'utilisation de l'ordinateur.

Au delà de la socialisation, Internet fournit la plus grande base de données de connaissan-ces qu'on puisse rêver, une base à toutes fins pratique infinie, et disponible en tout temps. Cette base de données diffère fondamentalement des encyclopédies de la même façon qu'une cellule vivante diffère d'un grain de sable.

-L'ordinateur est devenu une véritable machine de la connaissance " a knowledge ma-chine ", le rêve de Seymour Papert, ce cybernéticien génial branché sur l'épistémologie qui est probablement le seul à avoir réussi à mettre Piaget en pratique (1)

-Cette machine de la connaissance a plusieurs attributs du vivant, comme un arbre est vivant et peut le demeurer durant plusieurs siècles mais avec un développement de ses branches qui peut sembler anarchique et un renouvellement continu de ses feuilles et de ses fruits.

-Parce que des millions d'êtres humains se trouvent constamment entre nous et la connaissance, cette encyclopédie est changeante, incomplète, imprécise, éphémère, mais elle est aussi vaste, dynamique, innovatrice, et elle se fait fi des barrières acadé-miques, culturelles et commerciales du savoir.

-Le seul moyen efficace d'atteindre cette connaissance est le moteur de recherche, en-core très primitif dans son développement. Le véhicule d'exploration de cet univers est la requête.

-Les sites web les plus visités sont les portails des moteurs de recherche. La moitié des 20 sites les plus visités en juin 2000 sont des moteurs de recherche ou des portails contenant un moteur de recherche général (2). Seulement au mois d'août 2000, Alta-Vista a reçu près de 20 millions de visiteurs uniques (chaque visiteur n'est compté qu'une seule fois sans égard au nombre de fois qu'il retourne sur le site) et Yahoo près de 55 millions (3).

-Près de 60% des usagers utilisent un moteur de recherche au moins une fois par jour (4). Il est donc aisé d'estimer à plusieurs milliards le nombre de requêtes qui transitent sur le web à chaque mois. Il est clair que nous assistons au retour de l'activité exploratoire.

Un tel déferlement devrait laisser des traces dans la culture. Comment cela se passe-t-il ? Au début, l'usager est sage dans ses requêtes, le temps de se familiariser, de découvrir la puissance et la facilité de pilotage du vaisseau. Après plusieurs succès, beaucoup pousse-ront de plus en plus loin leurs explorations, écrasant les barrières sociales et les tabous personnels. Ce qui donnera une gigantesque orgie d'interdits… dans une société où déjà les interdits se font rares. Les requêtes les plus populaires sont associée aux tabous (5).

-Ainsi le tabou ultime du sexe aux États-Unis est … la bestialité (position 5) (6). Étonnant mais vrai. · Un autre tabou est l'obtention illégale de musique (position 4). La demande est telle-ment forte que Napster qui fournit le serveur d'échange de pièces musicales en format mp3 a ramassé plus de 300 millions de dollars en investissements boursiers (7).

-Même chose pour les " warez " (position 7), les logiciels commerciaux illégalement obtenus.

-Une fois ces tabous débusqués, l'usager va réutiliser son véhicule d'exploration pour aller partout où bon lui semble, hors des sentiers battus. Cinquante pour cent des re-quêtes sont constituées de mots rares (définis par une fréquence de demande de une à dix fois sur une période d'un mois) (8).

Cela est signe de l'appropriation d'Internet par les usagers, c'est la consécration de l'approche active ou constructiviste en apprentissage. Voilà une bonne raison pour justifier la nouvelle réforme en éducation au Québec. L'école traditionnelle n'aurait jamais pu sur-vivre à Internet.

Internet est la première vrai bonne nouvelle pour les explorateurs de tous les âges. Alors que les défis s'estompent pour les explorateurs de la planète, alors que l'exploration de l'espace est réservée à quelques individus, voici un nouvel univers à explorer, a priori in-classable, de toutes les langues et de toutes les cultures, et ouvert au plus grand nombre.

Références

1. Papert, S. (1993). The children's machine : Rethinking school in the age of the computer. BasicBooks.

2. http://www.alexa.com/

3. http://cyberatlas.internet.com/

4. http://www.searchenginewatch.com/ http://www.sriresearch.com/press/pr20000217.htm/

5. Lajoie, J. (1998). Les moteurs de recherche du réseau Internet comme indicateurs des besoins intimes. Revue Québécoise de Psychologie, 19, 2, 207-229.

6. Silverstein, C., Henzinger, M., Marais, H. & Moricz, M. (1998). Analysis of a Very Large AltaVista Query Log. SRC Technical Note, 1998-014. Palo Alto, California : Digital Systems Research Center.

7. http://www.napster.com/

8. Lajoie, J (2000). Analyse des requêtes dans les moteurs de recherche d'Internet: la diversité l'emporte sur la popularité. Actes du colloque "Comprendre les usages d'Internet". École Normale Supérieure, Paris, Septembre 2000.

 

Pierre Lévy
Philosophe et professeur au Département de communication sociale,
Université du Québec à Trois Rivières.

Omnivision et savoir Internet

Le mode de connaissance spécifique à Internet me semble être la "vision directe", dans le cadre du développement de l'omnivision.

1) La communication par Internet permet de montrer ce dont on parle grâce à l'insertion d'un lien avec une communauté virtuelle, un site web, une webcam, une photo, un film, une simulation, etc. Cette possibilité de connaître et de montrer, de là où nous sommes, ce qui se dit, se vit, se voit ou s'entend à tous les coins de la planète ou de l'esprit humain me semble quelque chose de nouveau par rapport à tous les medias antérieurs.

2) Il y a, je crois, une corrélation entre le point 1 et les progrès de l'imagerie assistée par ordinateur: production d'images par logiciels spécialisés à partir de données (numérisées) en elles-mêmes invisibles : astrophysique, médecine, science de la terre, océanographie, météorologie, etc. Le champ du visible s'étend de plus en plus, de même que celui du simulable par infographie interactive.

3) Les points 1 et 2 me semblent converger vers une transparence accrue du social à lui-même. Déjà il y a de moins en moins de tabous. On peut parler de tout, tout montrer. Les reality show sont de plus en plus crus. Les communautés virtuelles de toutes sortes sont fréquentables par tout un chacun. Les médias et Internet nous permettent d'assister quasiment en direct à tous les événements. Les corruptions sont de plus en plus dévoilées, les caméras de surveillance sont partout, etc.

Tout ceci converge vers un paradigme de l'omnivision. Omnivision : pouvoir diriger son regard sur n'importe quelle zone de la réalité, de la mémoire ou de l'imagination, à n'importe quelle échelle, à n'importe quel degré d'abstraction et pouvoir naviguer indéfiniment dans l'univers des formes. Théorème 1 : l'omnivision ne peut jamais être totale. Plus on la creuse, plus elle est profonde. Théorème 2 : l'omnivision n'est pas le privilège d'un centre mais de n'importe quel point de l'espace.

 

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